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Avec l'aimable participation de Dédé, ovin sorti du troupeau
Philo
L’ère des empires


La démocratie ne peut se concevoir sans les peuples. Ce n’est pas le cas de l’impérialisme, dont les intérêts sont contraires à l’autonomie des peuples. Paradoxalement, c’est pourtant l’évolution des peuples qui donna naissance aux premiers empires.

L’ère des empires commence avec la période dite historique et les grandes civilisations. Elle résulte d’une très lente et très ancienne maturation. En effet, les sociétés humaines s’inscrivent dans un temps très long. Leur socle s’enfonce très loin, jusqu’à la préhistoire.

Les tribus et les territoires nomades remontent à la nuit des temps. Les ilots sédentaires sont également très anciens, bien antérieurs à l’agriculture, et remontent aux époques où l’homme a pu vivre en restant au même endroit, soit qu’il vive de ses productions à proximité d’une carrière de silex par exemple, soit qu’il trouve son alimentation sur place, par exemple en pêchant dans la rivière au bord de laquelle il s’est établi. Nomades et sédentaires se côtoient donc depuis des dizaines de millénaires. Cette cohabitation se fit très longtemps sur de vastes territoires nomades ponctués ça et là de petits territoires sédentaires.

Un bouleversement eut lieu avec l’avènement de l’agriculture et de l’élevage : les territoires sédentaires s’étendirent à grande vitesse, au point de concurrencer sérieusement les territoires nomades. Basés sur des logiques culturelles territoriales et des dynamiques internes radicalement différentes, les deux types de communautés humaines allaient désormais se défier, se conquérir, s’absorber, mais aussi s’acculturer, dans l’affrontement permanent de leurs conceptions organisationnelles (politiques) et spirituelles (religieuses), selon une tectonique dont les soubresauts se feront sentir jusqu’à nos jours. Le nomadisme devenu pastoral tirait sa vitalité guerrière de sa mobilité territoriale, tandis que les mondes sédentaires tiraient leur puissance de leur efficacité de production. Mais le sens de l’histoire humaine était à l’expansion inexorable des territoires sédentaires, lesquels absorbaient même les peuples nomades qui parvenaient à les conquérir.

Ce faisant, l’évolution des techniques humaines et la domestication fit progresser l’agriculture et l’élevage, mais aussi les conquêtes guerrières notamment grâce au cheval. L’extension des territoires sédentaires et l’efficacité croissante des guerres permirent une centralisation des pouvoirs sans précédent. Les peuples les mieux armés sur les plans religieux et militaire purent assujettir d’autres peuples et leur faire payer tribut, mais c’est en exerçant sur eux une emprise politique, économique, culturelle et spirituelle qu’ils firent émerger les premiers empires.

La médiation spirituelle passa progressivement de la nature sauvage (la mère Nature) à la nature domestiquée (les troupeaux, les moissons), puis à l’homme en liaison directe avec le divin, sans intermédiaire (ce n’est que récemment que, parvenu au bout de cette logique, l’homme redécouvrit peu à peu son essence naturelle, notamment via la science moderne).

Aux temps où l’homme dépendait entièrement de la chasse et de la cueillette, les animismes voyaient l’homme à travers l’esprit de la nature. La révolution agricole rendit l’homme moins dépendant de la nature, et plus dépendant de l’organisation humaine : les animismes cédèrent peu à peu la place aux polythéismes, qui voyaient la nature à travers l’esprit de l’homme. La concentration du pouvoir sur des territoires de plus en plus vastes rendit les hommes dépendants d’un monarque présidant seul à leur destinée commune. C’est ainsi que les polythéismes cédèrent à leur tour leur place aux monothéismes, forme religieuse qui conféra la plus grande puissance politique aux hommes relayant par délégation – directement ou via leurs textes – les volontés universelles d’un dieu unique omnipotent. Et lorsque l’empire disposait d’une hiérarchie pyramidale du pouvoir, le monothéisme établissait un parallèle parfait entre le dieu unique régnant sur tous les hommes et l’Empereur régnant sur tous ses sujets.

Dans toutes ces formes religieuses, le pouvoir vient de la médiation entre le divin et les hommes : la caste, famille, tribu, ethnie qui se fait la porte parole de Dieu par l’entremise de prêtres ou de prophètes se place au dessus des autres hommes et exerce sur eux une domination. Un changement de religion est toujours impulsé par une puissance politique, dans un processus de conquête, ou lorsque les territoires conquis sont menacés. La nouvelle religion s’impose en diabolisant les anciennes croyances, en interdisant les anciennes coutumes et en détruisant les anciens temples, lorsque c’est possible, tout en s’appropriant les anciens mythes et les anciennes connaissances. Elle détourne et se réapproprie par syncrétisme l’ancienne symbolique spirituelle qu’elle n’a pu extirper, afin de la priver de son ancienne filiation. Spirituellement coupé de ses racines, le peuple est alors spirituellement livré au nouveau pouvoir. À travers l’histoire, la religion ne fut jamais que l’exploitation politique de la spiritualité.

Dès l’origine, le fondement des empires fut ethnoculturel. Un empire est toujours affilié à une tribu ou un peuple qui a agrégé d’autres peuples autour de lui en les réaffiliant à ses propres origines. Les aristocraties assoient leur noblesse sur une ascendance généalogique réelle ou mythifiée dont elles sont fières, tandis que le processus impérial dépossède les peuples soumis de leur propre culture, de leur histoire et de leurs origines, par la réappropriation, le dénigrement, puis l’effacement. Lorsque l'identité d'un peuple devient taboue, c’est le signe que celui-ci est soumis à un processus colonial.

La colonisation par le haut prive un peuple d'être lui-même. La colonisation par le bas le prive d'être chez lui. Et souvent la première décide de la seconde.

Le maintien de la cohésion des empires suppose d’imposer la même organisation à tout le territoire, ainsi parfois qu’un socle spirituel commun à tous. Les peuples soumis y trouvaient les avantages de la standardisation qui uniformise les pratiques et simplifie les échanges. Ils y trouvèrent aussi la sécurité d’être placés sous la protection du plus fort. Les empires contribuèrent ainsi à réunir les hommes sur de vastes territoires, en cultivant l’image positive de peuples enfin rassemblés dans la paix. Mais cette image a toujours présenté une autre face à la classe dominante, pour laquelle ces peuples sont assemblés par privation d’autonomie et lui sont affiliés. Et de fait, tout en réunissant les peuples, les empires en dégradèrent les racines, les identités et les cultures.

L’entreprise d’effacement et de réaffiliation identitaire est propre au processus colonial. Les peuples résistèrent passivement à l’uniformisation culturelle et spirituelle des empires, par un processus syncrétique. Les empires passent, mais les peuples demeurent. Les empires privent les peuples de leur propre histoire, mais les peuples se la réapproprient lorsque les empires s’effondrent. Les empires sont des rivières en crue qui, lorsqu’ils chutent, finissent toujours par retourner dans leur lit. Il en va ainsi sur le plan politique, mais aussi religieux : les schismes font partie de cette tectonique des territoires naturels et des bassins culturels.

Notons ici que tous les conquérants n’ont pas forcément une visée impériale : certains s’établissent définitivement dans le pays et finissent par en faire partie. Ils défendent « leur terre » et s'appuient sur le système politique et religieux en vigueur pour asseoir leur pouvoir. Mais la situation peut être hybride, comme en France avec l’épisode Franc : ces conquérants n’étaient pas intrinsèquement impérialistes, mais ils aspiraient à maintenir la romanité de la Gaule notamment via l’Église.

En revanche, l’épisode gallo-romain fut bien de nature impériale (la Gaule y perdra en grande partie sa culture, sa religion et sa langue). La guerre des Gaules qui l’a précédé fut en fait l’affrontement de deux partis, celui de l’indépendance et celui de l’assujettissement à l’empire. À l’époque, les Romains représentaient la modernité politique en Occident, et les peuples européens aspiraient peu ou prou à se romaniser au moins partiellement. Mais les aristocraties gauloises pouvaient y accéder selon deux voies possibles : dignement, par acculturation tout en défendant militairement leur souveraineté, ou servilement, en abandonnant leur souveraineté pour jouir de l’appartenance à un prestigieux système colonial. La bataille fut rude entre les deux factions. Nous savons laquelle l’a emporté.

On remarquera que je choisis systématiquement mes exemples politiques et religieux dans mon héritage français et européen (car chacun doit balayer devant sa porte), mais cela n'enlève rien au caractère générique des propos que j’illustre ainsi.

Une succession d’empires de toutes formes et de toutes tailles devait ainsi s’égrener jusqu’à nos jours, les nouveaux s’établissant souvent sur les décombres des anciens. Cette longue liste s’acheva avec les empires coloniaux européens du XIXème et du XXème siècle qui se partagèrent les territoires de la planète entière : le monde fut alors unifié par l’Occident. Mais aujourd’hui comme hier le monde n’est pas monolithique, et bientôt ce ciment devait craquer à son tour. L’humanité étant désormais rassemblée, aucune civilisation n’acceptera plus l’emprise de l’une d’elles sur toutes les autres : l’ère des empires a vécu.

Les révolutions démocratiques dégagèrent les peuples de la tutelle d’une classe aristocratique qui, issue d’anciens conquérants, cultivait une ascendance distincte du peuple. Mais paradoxalement, en réaction à cette légitimité par le sang qu’il s’agissait de combattre, on imposa peu à peu l’idée d’une citoyenneté désincarnée où le peuple n’est plus rattaché à ses origines et sa culture mais simplement relié par un système de valeurs : les idéologies de masse étaient nées, portant en germe les grandes catastrophes du XXème siècle. Dans la deuxième moitié de celui-ci, sur les décombres successives des monarchies européennes, des idéologies nationales de masse ruinées par l’épisode nazi, et des derniers empires coloniaux, des tentations idéologiques d’emprise planétaire massifiante allaient désormais s’exercer : l’internationale communiste d’une part, et le mondialisme financier d’autre part, armés des grands médias.

Le système égalitariste centralisé soviétique s’effondra de lui-même en premier, ce qui laissa penser aux capitalistes messianiques judéo-chrétiens qu’ils l’ont définitivement remporté, qu’ils « sont » désormais ce monde qui leur était prédestiné, que c’est la fin de l’histoire. Mais ils ne sont que les derniers porteurs du flambeau de l’impérialisme, passé de main en main depuis les premières grandes civilisations, et qui s’éteindra avec cette dernière grande tentative d’aliénation de l’autonomie des peuples. Les guerres d’indépendance et de décolonisation s’achèveront avec celles de l’Europe, et ainsi s’achèvera l’ère des empires.

Annexes



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